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Balises éthiques pour la gestion des cas délicats

Les enseignants qui sont proches de leurs élèves et qui partagent avec eux des éléments significatifs de leur vécu sont particulièrement vulnérables quand les situations qu'ils avaient, en toute bonne foi, laissé se développer prennent un tour inattendu. Devant l'exemple de tel collègue aux prises avec une poursuite judiciaire ou de tel autre, accusé de faute professionnelle, la tentation est grande de s'en tenir strictement à ses cours et à refuser ses responsabilités d'éducateurs. Et ces responsabilités, où commencent-elles et où finissent-elles?

Voici quelques pistes.


DANS TOUS LES CAS:

Une information ou une accusation provenant d'un seul élève est toujours sujette à caution: l'élève peut fabuler, exagérer, manipuler, mentir par vengeance ou par intérêt. MAIS il peut aussi dire la vérité, et même être en-dessous de la vérité. Si la situation est chargée affectivement, il est important de laisser l'élève dire les choses telles qu'il les voit et les sent, mais il ne saurait être question d'en rester là. Si l'on envisage de donner une suite, il faut amener l'élève à fournir des faits, à rapporter précisément des paroles, et chercher des corroborations.

Ne rien promettre que l'on ne puisse contrôler avec certitude. L'enseignant ne peut pas promettre quelle sera la réaction ou la décision d'une autre personne (collègue, parents, direction, police, etc.). C'est un abus de confiance que, par exemple, de promettre le secret, l'impunité, etc. Tout ce que l'enseignant peut promettre, c'est ce qui n'engage que lui, à l'intérieur de son champ de compétence et d'intervention.

Sauf les cas (énoncés ci-dessous) où la loi ou l'éthique professionnelle ne laisse pas le choix d'informer ou non les personnes compétentes, l'enseignant doit évidemment agir avec discrétion et ne pas transmettre d'informations confidentielles sans l'accord du jeune. Quand d'autres personnes font partie du problème du jeune, toutefois (parents, professeurs, camarades), il faut viser à rassembler les conditions d'un dialogue direct entre le jeune et ces personnes.

Limiter, sauf cas d'urgence, ses interventions d'enseignant au contexte scolaire: refuser de rencontrer un élève individuellement chez lui, chez soi ou à l'extérieur de l'école. Ne pas écrire de lettres personnelles à un élève et éviter absolument toute situation pouvant passer, à tort ou à raison, pour de la complicité ou de l'intimité physique ou affective.

Ne jamais abandonner un élève qui adresse une demande d'aide. Cela ne signifie pas qu'il faille tout faire, et tout faire soi-même: on peut le placer devant ses responsabilités ou le référer à un autre intervenant. Mais il est essentiel de suivre le cas jusqu'à ce que l'on soit assuré de sa prise en charge correcte ou de la résolution du problème.


DANS LES CAS D'OFFENSE CRIMINELLE OU QUASI-CRIMINELLE

On pense ici aux cas de drogue ou alcool dans le cadre des activités de l'école, au vol, vandalisme, agressions, plagiat, etc. L'enseignant n'a pas le choix: la direction d'école devra être informée dès que possible, et devra être la première informée. Il est bon de se souvenir que légalement, le secret professionnel, dans une école, ne peut s'appliquer qu'à certains professionnels: psychologue, orienteur, prêtre.

Il n'appartient pas à l'enseignant d'enquêter ou d'établir lui-même la véracité des informations qu'il détient dans ces cas. Il devra informer la direction de ce qu'il sait, même s'il ne dispose pas de preuves. "Attendre d'être sûr", c'est risquer d'attendre jusqu'à ce qu'il soit trop tard, et risquer de se faire accuser de faute professionnelle pour n'avoir pas agi.


DANS LES CAS PSYCHO-SOCIAUX

Quand la santé ou la sécurité d'un jeune (violence, mauvais traitements, inceste, etc.) est mise en péril, la loi de la protection de la jeunesse est formelle: l'adulte DOIT faire un signalement à la Direction de la protection de la jeunesse. Il appartiendra à l'enseignant de déterminer s'il le fera lui-même ou s'il demandera à la direction d'école de le faire.

Les idées ou menaces de suicide (qu'elles soient exprimées à l'enseignant par le jeune lui-même ou rapportées à l'enseignant par des amis du jeune) ne souffrent aucune tergiversation: il faut immédiatement mettre personnellement dans le coup un psychologue ou un travailleur social.

Les cas de grossesses adolescentes (et éventuellement d'interruption de grossesse) relèvent de la vie privée de l'adolescente et la loi ne permet pas d'en informer quiconque sans son consentement, pas même ses parents, sauf si elle a moins de 14 ans. Le C.L.S.C. de la région est l'endroit de premier choix vers où orienter la jeune fille: elle pourra y trouver les ressources médicales, psychologiques ou sociales qu'elle requiert.

Les autres cas relèveront du jugement de l'enseignant. Dans les cas autres que strictement pédagogiques, il serait sage d'éviter la relation d'aide individuelle à long terme. Il n'est pas assuré de pouvoir en garder le contrôle et les risques sont nombreux: dépendance affective du jeune, conflit d'intérêt entre les rôles d'aidant et d'enseignant, illusion de complicité chez le jeune, manipulation affective, hostilité des parents ou des autres élèves, etc.

Ne pas perdre de vue que les professionnels formés aux services individuels (psychologue, orienteur, travailleur social, psycho-éducateur) sont des sources de référence, mais aussi des sources d'aide à l'enseignant. Sans toujours intervenir eux-mêmes auprès de l'élève, ils peuvent souvent conseiller et éclairer l'enseignant quant aux interventions de celui-ci.


DANS LES CAS IMPLIQUANT UN COLLÈGUE ENSEIGNANT

Quand (cas rarissime) les informations que détient l'enseignant sur ce collègue sont relatives à des offenses criminelles ou à des manquements graves à l'éthique professionnelle, l'enseignant doit transmettre l'information à la direction.

Dans les cas, beaucoup plus fréquents, où les élèves viennent se plaindre à l'enseignant des pratiques pédagogiques ou disciplinaires d'un autre enseignant, la première question à poser est : "En avez-vous parlé avec lui?", et toute intervention devra viser à ce qu'une rencontre directe ait lieu entre ce collègue et les élèves (ou leurs représentants), à l'initiative des élèves. L'une des phrases les plus dangereuses qu'un enseignant puisse prononcer est : "Laissez-moi faire, je vais lui parler".

Toujours refuser de prendre position ou de porter un jugement sur la façon qu'a un collègue d'enseigner ou de gérer sa classe. Mais refuser de prendre position ne signifie pas refuser d'écouter, si l'écoute a pour but d'aider les élèves à structurer une démarche correcte et mature de résolution de leur propre problème.

Dans le cas où une telle démarche est en cours, il est nécessaire d'informer le collègue d'avance. De toute façon, les élèves lui diront qu'ils en ont parlé: autant lui donner l'heure juste dès le départ. Il en va autrement des conseils au collègue, qui ne sont pertinents que s'ils sont sollicités. Avec les autres collègues non concernés, la discrétion s'impose.

Si une telle démarche a eu lieu et n'a pas permis aux élèves et au collègue de régler leurs problèmes entre eux, il faut refuser de servir d'intermédiaire ou d'arbitre. Si le problème persiste, on orientera les élèves vers la direction d'école, quitte à leur montrer comment s'y prendre.

L'enseignant doit prendre position sans équivoque contre tout projet ou toute tentative de ses élèves de régler leur problème par des moyens excessifs ou non civilisés: manifestation, chahut, pétition, boycottage, etc.


ET FINALEMENT:

La simplicité, la compassion et souvent l'humour empathique sont de très puissants moyens d'intervention auprès des élèves.

Les titulaires et tuteurs sont plus susceptibles que d'autres enseignants d'être confrontés aux situations évoquées plus haut, parce qu'ils sont généralement plus proches des élèves. Mais les principes qui précèdent sont valables pour tout enseignant et, règle générale, tout éducateur.